Midtown West. Une maison attire le regard par sa discrétion raffinée et la force de ses silhouettes. Fondée par Anna Yinan Zhou, YINAN New York compose une partition singulière, chaque pièce portant une histoire, un secret, une émotion à demi-mot. Loin des tendances éphémères, la maison cultive une élégance où la matière va de pair avec l’intime, et où chaque couture se revendique comme un geste de liberté.
Certains parcours créatifs naissent dans les coins les plus silencieux : l’atelier d’un père, la lumière sur une sculpture inachevée, le silence d’un carnet de croquis à l’aube. Pour Anna Yinan Zhou, ces fragments sont devenus la matière première d’une vision qui habille aujourd’hui les autres de confiance et de poésie. De ses débuts en Chine aux ateliers de San Francisco et de New York, Anna a tissé un chemin guidé par l’instinct, la résilience et le goût de l’inattendu. Aujourd’hui, en tant qu’esprit et mains derrière YINAN, elle continue de sculpter non seulement le tissu, mais les contours mêmes de l’identité.


À l’occasion de son défilé exclusif donné à New York, dans le cadre de la Fashion Week et auquel la DL assisté, nous avons eu l’occasion de la rencontrer, devant comme derrière la scène, elle et ses muses. Mais, c’est surtout au travers de cette interview qu’elle a pu se livrer sur ses quelques secrets.
INTERVIEW
Demona Lauren : Je suis ravie de te recevoir aujourd’hui, Anna. Ta maison de couture présente sa dernière collection à la New York Fashion Week ce mois-ci (au moment de l’entretien). J’imagine que beaucoup aimeraient en savoir plus sur la maison elle‑même avant l’événement. Pour moi, un sentiment d’intimité semble traverser tes collections. Quel type de sensation souhaites‑tu éveiller lorsque quelqu’un entre dans le studio YINAN ?
Anna Yinan Zhou : La phrase que j’entends le plus souvent de la part des visiteurs, c’est : « J’adore l’ambiance de votre studio ! » On s’y sent à la fois détendu et dans un cadre professionnel. Pour moi, c’est avant tout une question de liberté. Notre atelier est un lieu où l’on libère la créativité, mais aussi l’endroit où l’on consacre le plus de temps au travail artisanal.
DL : Tu évoques souvent l’idée de « préciosité » dans tes créations. YINAN signifie d’ailleurs « pièce d’art précieuse », si je ne me trompe pas. À tes yeux, qu’est‑ce qui donne sa valeur à un vêtement ?
AYZ : Oui, YINAN signifie en chinois « une pièce d’art précieuse ». Pour moi, la valeur d’un vêtement vient du savoir‑faire et de l’esprit artisanal qui se trouve derrière chaque pièce.









DL : La matière semble jouer un rôle central dans cette recherche de sens. Comment choisis‑tu précisément tes tissus ?
AYZ : Je travaille avec des matières nobles ou innovantes, comme la soie, l’argile ou la fibre de verre dans cette collection. La matière porte un message fort. Elle n’est jamais un simple décor : elle devient une partie intégrante de l’histoire du vêtement.
DL : Certains détails dans tes collections sont presque secrets, à peine visibles, comme des confidences cachées dans la doublure. D’où vient ce goût pour l’allusion ?
AYZ : (Rires.) Je pense que tu parles de nos pièces Lys. D’abord, je voulais interpréter la vulve de la plus belle manière possible. Ensuite, c’est une question d’attitude : je ne partage cette histoire qu’avec la bonne personne. C’est très lié à ma propre personnalité, et c’est aussi l’attitude que j’aimerais que mes clientes portent en elles.

DL : Il y a aussi une grande liberté dans tes volumes, parfois presque sculpturaux. Que souhaites‑tu exprimer à travers ces proportions audacieuses ?
AYZ : En tant que créatrice de mode depuis plus de dix ans, j’ai souvent entendu : « Tu ne peux pas faire quelque chose qui ressemble à un vagin. » Mais pourquoi pas ? Des créateurs hommes utilisent des références génitales et cela devient désirable. Pourquoi les femmes devraient‑elles en avoir honte ? Je n’étais pas assez courageuse auparavant, mais après être devenue mère, après avoir donné naissance, j’ai eu envie de célébrer la vulve. C’est ma manière de rendre hommage aux femmes, aux mères. J’espère que ces pièces portent ce message : ce ne sont pas seulement des produits, ce sont des hommages.
DL : As‑tu parfois l’impression de sculpter davantage que de coudre ?
AYZ : Oui. Il y a deux ans, j’ai commencé à travailler l’argile pour créer des bijoux. La sculpture est quelque chose de naturel pour moi ; cela vient de ma famille et de mon parcours artistique. Créer des bijoux est très thérapeutique : l’expression est audacieuse, mais le processus est apaisant. Avec cette collection, j’ai enfin trouvé un moyen de faire entrer la sculpture dans l’art portable.
DL : Dans ce travail sur la forme, quelle place accordes‑tu à la main, au geste… et à l’imperfection ?
AYZ : Pour moi, la main et le geste sont au cœur du processus. Même lorsque la structure est très pensée, je laisse toujours une part de liberté au mouvement, au drapé, aux petites irrégularités qui rendent chaque pièce vivante. L’imperfection maîtrisée fait partie de la beauté du vêtement.
DL : Tes collections naviguent entre affirmation de soi et modestie. Comment trouves‑tu cet équilibre délicat ?
AYZ : L’une des identités de YINAN, c’est la confiance silencieuse. Nos pièces parlent d’elles‑mêmes : elles n’ont pas besoin de crier, mais elles portent une vraie force.






















DL : Tu travailles à la fois le prêt‑à‑porter et la couture. Quelles émotions souhaites‑tu susciter dans chacun de ces univers ?
AYZ : La couture est plus conceptuelle et porte notre message. Le prêt‑à‑porter en est le prolongement : il crée une communauté et permet à davantage de personnes de vivre avec ce message dans leur quotidien.
DL : Te souviens‑tu du tout premier moment, dans l’atelier de ton père, qui t’a donné envie de créer ?
AYZ : Oui. Je le revois toujours en train de travailler l’argile brune, le plâtre blanc, les moules, les outils. Ma vie est remplie de création depuis cette époque. Ces images ont façonné mon ADN ; je n’ai jamais cessé de créer.
DL : Cette exposition précoce à l’art, était‑ce pour toi un refuge, ou plutôt un terrain de jeu ?
AYZ : C’était fondamental. Cela m’a donné une vision. Parfois c’était un refuge, parfois un terrain de jeu, mais c’est toujours resté la base de ma créativité.
DL : Quitter la Chine pour San Francisco a dû être un tournant majeur. Comment cette transition a‑t‑elle réveillé de nouvelles facettes de ta créativité ?
AYZ : La vie là‑bas m’a clairement offert une vision plus large. J’y ai découvert la diversité et j’ai appris à l’intégrer pleinement dans ma vie artistique.
DL : Après tes études de mode à l’Academy of Art University de San Francisco, tu as approfondi ton expertise chez Marchesa, une maison de mariée très renommée. Quelles leçons de cette expérience gardes‑tu encore avec toi aujourd’hui ?
AYZ : L’artisanat. Le niveau de détail, la dévotion au travail : cette expérience m’a montré à quel point ces éléments peuvent être puissants.
DL : Project Runway t’a propulsée sur une scène internationale, à deux reprises. Cette visibilité a‑t‑elle changé ta vision de ton propre travail, ou simplement amplifié ce que tu faisais déjà ?
AYZ : Cela m’a donné davantage de confiance. J’ai commencé à comprendre qui était mon public, et j’ai aussi appris à transformer une idée artistique en pièce de prêt‑à‑porter portable.
DL : L’équilibre entre structure et improvisation semble crucial dans ton processus. Pourquoi ce choix ? Est‑ce délibéré, et comment navigues‑tu dans cette tension ?
AYZ : Je dirais que c’est ma manière d’interpréter la mode. J’aime la structure : elle me donne une base. Mais l’improvisation m’apporte la liberté. J’ai besoin des deux.
DL : L’identité et l’émotion occupent une place centrale dans tes collections. Est‑ce un choix conscient, ou quelque chose qui émerge naturellement ?
AYZ : C’est naturel. La mode est mon exutoire. Chaque collection représente une période de ma vie, la façon dont je me sentais à ce moment‑là.
DL : La maison porte ton prénom, mais elle possède aussi sa propre existence. Comment YINAN vit‑il au‑delà de ton histoire personnelle ?
AYZ : YINAN est né de moi, mais c’est devenu un univers à part entière. C’est un lieu dans lequel les autres peuvent entrer, se sentir inclus, et porter cet esprit plus loin.
DL : La mémoire semble jouer un rôle dans ton langage de création. Considères‑tu tes collections comme une forme d’archive personnelle ?
AYZ : Oui. Chaque collection me représente. Ce sont comme des chapitres de ma vie, disons des archives personnelles qui continuent de s’écrire.
Coordination & contenu médiatique : Demona Lauren
Photographie & assistance : Aubry Miller, DL Team
